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L'Encre des Mots

Extraits d'un carnet de prisonnier


Monsieur Gayet a été fait prisonnier en 1940. Pendant les premiers mois de sa captivité, du 16 juin 1940 au 23 janvier 1941, il a consigné ses pensées dans un petit carnet d'une cinquantaine de pages. Son carnet a été retrouvé en 2011 et nous l'avons intégralement retranscrit. Nous en dévoilons ici quelques extraits.

47ème Régiment d’Infanterie, 9ème Compagnie

Fait prisonnier le 16 Juin 1940 à 10h du matin de l’autre côté de Mézy-sur-Seine, au village de Clérey, Aube, à environ 20 kms de Troyes.

Après avoir traversé la Seine, moitié sur passerelle, moitié dans l’eau et après avoir marché depuis 5 jours sans arrêt, prenant seulement 2h de repos par nuit et mangeant très peu, dirigé sur Mailly-le-camp le mardi 18. Parti de Mailly le 23 pour Euvy où nous sommes resté jusqu’au 1er Juillet, occupé au déblaiement des routes, pleurant le pain et faisant une partie de notre popote nous-mêmes.

Parti d’Euvy le 1er juillet pour rejoindre le camp de Mailly. 18 kms avec une seule pause ; sur cette route j’ai aperçu le premier dahlia en fleur, ce qui m’a fait penser au bon temps que nous passerons bientôt je l’espère, poupette, Clément et moi, en faisant le tour du jardin et admirant les fleurs ou quoi mes trésors.

Dimanche 14 Juillet

Quelle journée ! Pour être longue, ça ne passe pas. Je trouve le temps beaucoup plus long encore que d’habitude. J’ai le cafard, je voudrais être avec mes chéris tout le temps et ça ne vient pas. Le temps est orageux et nous avons eu quelques petites averses ; c’est du bon temps pour les lisettes, surtout si vous êtes quittes avec le foin, je le crois.

Comme nourriture, toujours pareil : ce midi environ une cuillerée à soupe d’haricots dans un quart d’eau, ce soir c’était des confitures, une petite cuillère chacun, c’était peu mais c’était bon. J’ai mangé plus de pain avec ça que je n’en avais mangé en deux jours car ça ne va toujours pas bien fort. J’ai toujours la diarrhée et je suis très faible, en plus je dois avoir de la fièvre car j’ai tout le temps soif.

Samedi 20 juillet

Il est midi et demi, on attend la soupe. Je n’ai toujours pas grand appétit pourtant je n’ai plus la diarrhée, mais ça ne revient pas vite. Je suis d’une faiblesse extrême. Cette matinée j’ai lavé ma chemise ; pourtant ce n’est pas dur et j’y ai mis le temps. N’empêche que quand j’ai été prêt je n’en pouvais plus, je me suis allongé dans la paille car je ne pouvais plus tenir debout. Peut-être aujourd’hui ma chérie a-t’elle eu une grande surprise : la petite lettre donnée au copain de Châtillon jeudi soir aurait du te parvenir ce matin à moins de retard. Je vois ma chérie rassurée et ceci me donne un peu de bonheur.

Il est question d’un autre départ ce soir, mais ce n’est pas encore pour moi. Je suis désespéré et je me demande quand je pourrai aller revoir mes chers trésors car je vais bien que comme ça. Ce sont les baraques où je me trouve qui seront les dernières à partir, ce qui doit demander encore pas mal de temps, au moins huit jours. Pourvu que je puisse tenir le coup d’ici ce temps-là. Le temps est long, très long, on s’embête, surtout que l’on sait qu’il y en a de partis et que notre nom n’est pas encore donné pour le prochain départ. Les nuits sont terriblement longues aussi, j’en sais quelque chose et pendant de longues heure je pense à mes deux amours. Cette nuit j’ai entendu le train, c’était une division allemande qui embarquait pour retourner au pays, du moins je le pense. Comme température, tous les jours de l’eau et c’est très froid. Ceci va faire du mal au grain, pourvu qu’il fasse du meilleur temps que cela par chez nous. Toujours même menu hier soir, pas de pain, remplacé par des petits biscuits de guerre, ce qui est loin de valoir le si peu de pain qu’il nous donne ; je t’en apporterai quelques-uns si je peux pour te faire voir. Hier midi, haricots, hier soir un peu de riz. Il y avait un peu moins de jus et un peu plus de légumes, environ deux cuillères de fayots, un demi-quart de riz.


EXTRAIT DU CARNET D'HIPPOLYTE GAYET

Lundi 12 Août

Me voici de nouveau avec mes trésors adorés, cette fois encore pour leur annoncer une mauvaise nouvelle. Je crois que je ne pourrai pas aller vous revoir mes pauvres chéris, car cela n’en prend pas du tout la tournure. Nous sommes partis de Mailly samedi soir à 6h40, nous avons voyagé toute la nuit dans le train, tous entassés les uns sur les autres, impossible de fermer l’œil. Je t’assure que j’étais très content quand j’ai vu le jour. Nous avons passé par Châlon, Reims, Laon, puis nous sommes arrivés à Doullens à six heures du soir. Un kilomètre à faire et nous sommes arrivés dans une espèce de prairie avec des barbelés tout autour, 2 rangs de poteaux à 5m de distance et 8 rangs de barbelés à 20cm environ, sans compter ceux qui sont en travers, pas facile de passer avec ça. Je me plaignais de Mailly mais maintenant je le regrette car nous sommes beaucoup plus mal que là-bas.

On couche à la belle étoile, sur la terre, une tôle que nous avons sur la tête et c’est tout. Je t’assure que ce n’est pas chaud, on gèle des pieds le matin, et comme nourriture c’est encore pire qu’à Mailly. On touche à peine un demi-quart de jus vers 9h, vers 13h on touche un peu de fromage ou de saindoux avec une boule de pain allemand pour 4 au lieu de 3 comme avant. De là on attend le soir, vers 19 ou 20h pour toucher un demi-quart d’eau trouble sans sel, ça n’a aucun goût. A Mailly c’était un quart à deux quarts et au moins il y avait encore quelque chose dans le fond, soit des haricots, lentilles, petit pois ou riz ou espèce de grains bouillis, mais ici rien de tout ça, c’est honteux de voir 4000 bonhommes dans cet état et d’ici quand ; je suis complètement désespéré et n’ai plus aucune confiance. J’avais l’espoir pour la mi-août mais hélas elle se passera loin de vous, ma fête aussi. Dire que c’est aujourd’hui ça m’en crève le cœur. Quand je pense à tout ça et à chérie qui doit se lamenter de son côté aussi sans savoir ce que devient son Paul ; car je suis sûr que tu n’as reçu aucune nouvelle des lettres que j’ai envoyées.


Hippolyte, dit « Paul », a été libéré le 4 mai 1945, après quatre ans passés en Autriche. Il est revenu auprès de sa « poupette » et de son « petit gars », le 25 mai 1945.

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Avec l'aimable autorisation de Clément Gayet, son fils. Toute reproduction même partielle est interdite, toute personne contrevenante s'expose à des poursuites. Si vous souhaitez diffuser ce témoignage, merci de me contacter.